Une nouvelle vision de la forêt grâce au matsutake
Préserver les habitats menacés du précieux matsutake

La perte des écosystèmes forestiers engendrée par l’industrie forestière représente une menace majeure pour la cueillette des champignons forestiers ectomycorhiziens. Ces champignons – comme les chanterelles, les bolets, les truffes et le matsutake – vivent en symbiose avec les arbres en enveloppant leurs racines pour échanger nutriments et sucres.
Par exemple, le matsutake dépend d’un écosystème très particulier : les vieilles forêts de pins gris. Ces milieux, qui possèdent aussi une forte valeur commerciale pour le bois, disparaissent rapidement sous la pression des coupes. Les habitats favorables au matsutake se raréfient donc d’année en année, rendant sa récolte plus incertaine et soulignant l’urgence de mieux protéger ces forêts uniques.
Une approche écosystémique avec le matsutake
La gestion de nos forêts repose encore trop souvent sur une approche analytique ou réductionniste, où l’on examine chaque composante de façon isolée sans considérer les interactions qui forment la vitalité d’un écosystème. Dans cette logique, les externalités liées à l’exploitation forestière passent sous le radar. Ignorer les champignons – qui sont essentiels au bon fonctionnement des forêts – dans la gestion des écosystèmes devient risqué. Cependant, plusieurs études, dont celle présentée ici, démontrent que la valeur économique des champignons récoltés de façon durable dans un site productif peut dépasser celle du bois d’œuvre lui-même.
Comme la majorité des vieux écosystèmes de pin gris favorables au matsutake en Abitibi sont en déclin, le Département des Ressources Naturelles de la Nation Anishnabe de Lac Simon a lancé, en 2021, un projet de recherche consacré à ce champignon afin de développer des modèles de foresterie autochtone. Ce projet vise à protéger le dernier site véritablement productif en matsutakes situé à proximité de la communauté, tout en approfondissant la compréhension des conditions écologiques nécessaires à sa préservation et à sa productivité à long terme. Ce projet, pionnier au Québec, ouvre la voie au développement de pratiques mycosylvicoles dans le pin gris et illustre le potentiel de cette approche pour une gestion réellement écosystémique des forêts.
Le développement de la mycosylviculture du matsutake par la Nation Anishnabe de Lac Simon en Abitibi

La mycosylviculture consiste à aménager les forêts en intégrant et favorisant la production de champignons, afin d’améliorer l’écosystème et de promouvoir une gestion multiressource du territoire. Cette approche holistique valorise toutes les composantes de la forêt, favorisant un équilibre durable entre biodiversité et exploitation responsable.
Avec l’expertise des entreprises MycoSylva et Violon et Champignon, le Département Ressources Naturelles de la Nation Anishnabe de Lac Simon a débuté son projet de mycosylviculture en 2021 par une série d’inventaires afin d’établir un diagnostic mycosylvicole de plusieurs champignons ectomycorhiziens. Après avoir identifié le site le plus prometteur, diverses interventions ont été mises en œuvre au fil des ans : éclaircies sélectives, essais d’implantation à partir de spores et de mycélium, réduction des kalmias (plante compétitrice du matsutake), ainsi que diverses perturbations contrôlées du sol.
En 2022, un premier système d’irrigation a été installé sur une petite zone. Cette année-là, la sécheresse a été telle que la production de matsutakes était nulle, sauf dans les endroits irrigués. Cette observation a été déterminante pour la suite du projet. En 2023, malgré une sécheresse printanière qui a déclenché une série de feux de forêt, la saison a offert des résultats spectaculaires : les précipitations abondantes dès le mois d’août ont permis la découverte de plusieurs nouvelles parcelles productives. Cette même année, le système d'irrigation a été étendu à plus d’un acre et les essais destinés à optimiser la production et la propagation du matsutake ont été réalisés dans plusieurs parcelles.
En 2024, les résultats ont confirmé l’efficacité des interventions mises en œuvre. Depuis les premières années de récolte, chaque shiro de matsutake trouvé sur le site est marqué à l’aide d’un piquet coloré, ce qui permet un suivi précis de l’évolution des zones productives. Un shiro de matsutake est une masse de mycélium circulaire sous la litière forestière. Le mycélium y est plus dense en périphérie et c’est depuis cette zone de croissance plus active que sont produites les fructifications. Une fois bien établi, le mycélium demeure présent de manière pérenne dans le sol et continue à produire des champignons dès que les conditions d’humidité et de températures sont favorables. Grâce à cette méthode d’identification, nous avons pu constater que les traitements inspirés de la littérature scientifique portent leurs fruits : plusieurs parcelles montrent une production que nous n’avions pas observée auparavant.
Analyse comparative : matsutakes versus production ligneuse
En 2023, les inventaires réalisés sur le site de matsutakes, de fin août au début octobre, ont permis d’établir un rendement moyen de 12,7 g/m², avec des variations allant de 4 g/m² à un maximum de 28,2 g/m². Extrapolé à l’hectare, ce rendement correspond à 127 kg/ha. Avec un prix de vente estimé à 70 $/kg, cela représente un revenu annuel potentiel de 8 890 $ par hectare. Comme les matsutakes peuvent être récoltés pendant au moins 60 ans dans une vieille pinède, et que certaines pratiques peuvent même améliorer la production, la valeur cumulée sur cette période pourrait atteindre environ 533 400 $/ha.
En comparaison, le volume de bois exploitable sur ce site en 60 ans est estimé à 139,8 m³/ha, selon les données gouvernementales (foretouverte.gouv.qc.ca). Au prix de 52,17 $/m³ (https://www.prixbois.ca), payé par l’usine en fonction de la localisation, la valeur du bois s’élève à 7 303,80 $/ha. Autrement dit, sur ce site, la valeur des matsutakes est 73 fois supérieure à celle du bois destiné à l’industrie. Ce constat souligne l’importance de considérer les champignons forestiers dans la gestion durable des forêts, non seulement pour leur rôle écologique, mais aussi pour leur potentiel économique.
Conclusion sur le projet de mycosylviculture du matsutake

En résumé, les résultats du projet ouvrent des perspectives très prometteuses pour les aménagements mycosylvicoles du matsutake. Cependant, ces opportunités ne pourront être pleinement mises en œuvre que si une volonté politique forte se manifeste rapidement. Les vieux écosystèmes qui abritent ces champignons précieux deviennent de plus en plus rares, et sans mesures de protection et de gestion adaptées, ils risquent de disparaître avant même que d’autres projets liés aux produits forestiers non ligneux, comme les champignons, puissent se développer.
Remerciements
Nous tenons à remercier chaleureusement le Département des Ressources Naturelles et le Conseil de la Nation Anishnabe de Lac Simon pour leur confiance, leur participation et leur soutien dans la réalisation de ce projet novateur.
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